Comment le Crédit mutuel risque de mutiler la presse locale

0  -  Article mis à jour le 1 octobre 2026

Tribune du SNJ-CGT d’Ebra

Tout y est: l’IA distillée à différentes étapes de la réalisation des journaux, la suppression de centaines de postes, des missions de vérification rabotées, un lecteur pas averti et une dégradation maquillée par des labels. Le plan stratégique EBRA dans les titres du Crédit mutuel n’est encore qu’un projet mais les annonces font trembler les journalistes SNJ-CGT du groupe.

La saignée est prévue pour janvier 2027. Le groupe Crédit mutuel a forgé ces dernières années un empire de presse locale dans l’est de la France. La Banque à qui parler n’en parle presque jamais, mais elle compte, rassemblés sous l’acronyme EBRA, neuf journaux régionaux et des filiales comme EBRA Services, EBRA Events…, attachées au Républicain Lorrain, L’Est républicain, Vosges Matin, Le Dauphiné Libéré, Le Progrès, Le Bien Public, Les Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Alsace, Le Journal de Saône-et-Loire: des médias historiques au plus près des lecteurs auxquels ils s’adressent.

La Banque à qui parler a procédé à des coupes dans les budgets, les effectifs, à des mutualisations de services, de pages, d’articles, des fermetures de sites. Elle a réduit les acquis sociaux de certains salariés dont des journalistes, a fait signer des accords permettant la création d’un groupe de presse à bas coûts.

Mais elle n’en parle presque jamais, et pour cause. Depuis qu’elle les a acquis, elle a échoué à trouver la bonne formule leur permettant d’être à l’équilibre. Et a donc procédé à des coupes dans les budgets, les effectifs, à des mutualisations de services, de pages, d’articles, des fermetures de sites. Elle a réduit les acquis sociaux de certains salariés dont des journalistes, a fait signer des accords permettant la création d’un groupe de presse à bas coûts.

Depuis 2023, elle lorgne sur l’automatisation de ces médias grâce à l’intelligence artificielle générative (IAG). Elle a débuté avec ChatGPT, sur des textes écrits par des correspondants locaux non-journalistes, sans jamais le signaler au lecteur, dans les trois journaux lorrains du groupe. Désormais, le Crédit mutuel a achevé son processus de développement d’une IAG «maison», par notamment sa propre filiale informatique Euro-Information, alliée à d’autres géants mondiaux de la galaxie IA.

Depuis 2023, elle lorgne sur l’automatisation de ces médias grâce à l’intelligence artificielle générative (IAG).

Des cerveaux artificiels, des journalistes valideurs

Grâce à ces outils imposés à divers métiers de son groupe de presse, le Crédit mutuel lance cette année un plan social visant le départ de près de 400 salariés, dont une grande partie à la Rédaction. Ce ne sont pas les reporters qui sont ciblés, mais ceux qui veillent à la qualité finale de l’information, de la rédaction, la cohérence, la compréhension, la hiérarchisation… Ils sont nommés «journalistes éditeurs» ou «secrétaires de rédaction», et œuvrent tant pour le journal papier que pour le web. Dès 2027, les outils Crédit mutuel sont censés permettre de se passer d’un grand nombre d’entre eux. Des journaux et des journalistes massacrés à coup d’outils issus du groupe bancaire, qui reformuleront, écriront et mettront en page.

Grâce à ces outils imposés à divers métiers de son groupe de presse, le Crédit mutuel lance cette année un plan social visant le départ de près de 400 salariés, dont une grande partie à la Rédaction. Des journaux et des journalistes massacrés à coup d’outils issus du groupe bancaire, qui reformuleront, écriront et mettront en page.

Car sont annoncés des «assistants IA» qui se chargeront d’adapter pour les algorithmes les textes des reporters et correspondants locaux de presse. Le lecteur ne sera la majorité du temps pas informé qu’il lit le travail hybride d’une machine et d’un journaliste. Le salarié  assisté par IAG» validera et participera à la technologie qui, à terme, pourrait le remplacer.

Qui voudra payer pour une information filtrée, travaillée et uniformisée par des machines, fussent-elles sécurisées par le Crédit mutuel?  La crédibilité des journalistes est en jeu, eux qui sont aujourd’hui auteurs de leurs écrits, responsables de la façon dont ils dépeignent les réalités du terrain, garants du partage des savoirs mis au jour en reportage. 
Pour justifier son nouveau plan chez EBRA, qui supprime également des rotatives par-ci, des postes de graphistes par-là, la Direction du groupe de presse du Crédit mutuel met en avant une perte opérationnelle de 10 millions d’euros, qui pourrait tripler si rien n’est fait, selon la présidente du groupe Sophie Gourmelen. Dans le même temps, l’unique actionnaire, la banque, dégage en 2025 4,8 milliards de bénéfices. Faites le calcul: les pertes d’Ebra ne représentent que 0,2% du pactole annuel du Crédit mutuel. La banque ne fait donc pas une si mauvaise affaire pour un outil d’influence inestimable.

Les pertes d’Ebra ne représentent que 0,2% du pactole annuel du Crédit mutuel. La banque ne fait donc pas une si mauvaise affaire pour un outil d’influence inestimable.

Quand on se targue publiquement de qualité et de participation à la vie démocratique, on se doit d’être à la hauteur en matière d’effectifs et de moyens. Quand bien même on rognerait un peu sur ses mégaprofits… La création en octobre prochain d’un think tank EBRA sur «l’information fiable», avec l’ex-leader CFDT Laurent Berger et le sociologue Gérald Bronner, ne suffira pas à camoufler la casse sociale.

Faire autrement, c’est possible, on a la recette

Pourquoi ce plan qui mutile la presse et compromet l’exigence de qualité et de proximité, si ce n’est pour engranger encore plus? Le Canard enchaîné embauche pour contrer le déclin de son chiffre d’affaires. Face à l’IA, La Dépêche du midi et Midi libre vantent les humains, correspondants et journalistes, dans leur dernière campagne de pub.

Le Canard enchaîné embauche pour contrer le déclin de son chiffre d’affaires. Face à l’IA, La Dépêche du midi et Midi libre vantent les humains, correspondants et journalistes, dans leur dernière campagne de pub.

Les journaux du Crédit mutuel sont de lourds paquebots mais le Crédit mutuel ne doit surtout pas céder aux sirènes de l’IAG. Au contraire, il doit investir pour renforcer les digues qu’ils constituent dans le but de protéger la démocratie. Pour cela, pourquoi ne pas dédier une partie de cette manne à la sauvegarde de l’information et à la lutte contre l’IAG et les plateformes, notamment par la création de pôles de journalistes experts en fact-checking, qui seront les garants de la retranscription de la réalité?

Pourquoi ne pas utiliser les moyens faramineux de cette banque pour soutenir la résistance contre les fausses images, vidéos, qui vont bientôt déferler dans les territoires couverts par ces neuf journaux? Se concentrer sur la lutte contre le pillage par AI Overview (Google) et consorts, les véritables adversaires du journalisme et des médias? Le Crédit mutuel est en train de fondre les neuf journaux et leurs identités en une seule, aidé en cela par une IA sans états d’âme. Il ne comprend pas que  conserver la spécificité de chacun des titres qu’il a achetés, afin de respecter la diversité des territoires, est la seule voie pérenne.

Le Crédit mutuel est en train de fondre les neuf journaux et leurs identités en une seule, aidé en cela par une IA sans états d’âme. Il ne comprend pas que  conserver la spécificité de chacun des titres qu’il a achetés, afin de respecter la diversité des territoires, est la seule voie pérenne.

Nous proposons de renforcer les contrôles, vérification des faits et des images, par des humains, journalistes SR. Résister au recyclage des contenus d’autres médias, pour investir dans les humains, journalistes reporters, en quête d’infos exclusives. Créer d’ambitieux pôles Investigation par titre. Refuser la systématisation des pages communes mais développer l’info locale exceptionnelle. Eviter les effets pervers des mêmes contenus EBRA partout sur le web, par la création de contenus par titre moins nombreux, mieux sélectionnés, y compris sur l’info nationale et internationale. Abandonner la vision du journal papier «condamné», pour valoriser le print par une mise en page et des articles pensés, réalisés et peaufinés par des journalistes, pour les habitants.

L’implication des lecteurs et citoyens dans le fonctionnement démocratique des communes, départements et régions dépend de la survie des médias locaux. Lutter pour une presse libre, c’est aussi lutter contre les plans qui détruisent des emplois et livrent l’information à l’intelligence artificielle. Et donc contre le projet du Crédit mutuel qui risque de mutiler ses journaux locaux.